Feux de la Coulée : quand nos agents donnent la main aux pompiers

Il est 17h15. Six hommes sont rapatriés par l’hélicoptère Puma de l’armée au point de ralliement des pompiers de la Coulée, au Mont-Dore. L’hélicoptère vient de commencer sa tournée d’allers-retours pour ramener les hommes et le matériel nécessaire à la maîtrise des feux. Ces six hommes, ce ne sont pas des pompiers, ce sont les agents de la province Sud, responsables du parc provincial de la Rivière Bleue. Formés pour éteindre les petits foyers, les feux de litière ou les souches autour du parc, ils ont été missionnés par la soixantaine de professionnels du feu pour les aider à maîtriser les incendies qui ont déjà ravagé 2 500 hectares de la forêt humide du Mont-Dore depuis le samedi 30 novembre.


Une inquiétude apparente

Ce sont 6 hommes, exténués d’une journée harassante, qui rentrent au camp de base, où les attendent de l’eau fraîche et de la nourriture. Sur leurs visages recouverts de cendres, se lit pourtant autre chose que la fatigue physique : la gravité de leurs traits dévoile une inquiétude apparente, liée aux images aux allures de fin du monde qu’ils ont pu voir dans la montagne.
Depuis 6 heures du matin, en continu jusqu’à 17 heures, Joseph, Jean-Marc, Arnaud, Steeve, Thierry, Loïc et Henri, ont été déployés à hauteur du bassin versant de la Vallée de la Thy. « L’objectif de la mission d’aujourd’hui était d’éteindre les points chauds, pour éviter qu’un éventuel et très probable changement d’orientation du vent ne vienne renforcer le feu déjà très important et n’entame la Montagne des Sources », précise Joseph Manauté.

20 litres sur le dos

Répartis en deux groupes, l’un plus bas dans la vallée, l’autre plus en hauteur, les six hommes, intégralement équipés de vêtements de sécurité pour éviter tout risque, s’emploient à ce qu’ils appellent faire de l’extinction, un travail pionnier. « On a éteint tout ce qu’on a pu éteindre. Heureusement que nous avions la Thy à proximité qui coulait, qui nous a permis de charger de l’eau directement dans nos contenants (situés sur leur dos, ndlr). Ainsi, nous chargions une vingtaine de litres, et on refroidissait, on refroidissait, on refroidissait… » spécifie l’un des agents. « Il nous est difficile de déterminer exactement l’étendue de ce que nous avons limité aujourd’hui, mais, à titre d’exemple, nous avons passé probablement deux ou trois heures sur un très gros tronc, et nous avons dû faire cinq grosses souches au cours de la journée ».

Une catastrophe écologique sans précédent

« T’es là depuis quand toi ? – Moi ? Je suis là depuis Creek Pernod ! ». Creek Pernod, c’est le nom de la zone où, début 2013, en 12 jours, pas moins de 800 hectares de maquis minier, de forêt humide, et de formation marécageuse ont été brûlés. « Ce travail nous demande beaucoup d’énergie, c’est très physique. Mais, encore une fois, comme on est malheureusement expérimentés, on a l’habitude », lance Joseph Manauté au détour de la conversation. C’est une triste réalité qu’évoque le responsable du parc, liée à la banalisation d’un fléau qui nous dépasse, une situation d’urgence qui fait s’opposer deux antagonismes : d’un côté, le pays qui s’embrase, et, de l’autre, un aveuglement borné, résigné, partisan du laisser-faire. Nous perdons notre Terre, et peu de personnes en prennent réellement la mesure.
Depuis des décennies, les feux qui ravagent le territoire sont, comme le précise tristement Joseph Manauté, une macabre routine. « On constate que les feux se sont vraiment intensifiés au cours de ces cinq dernières années. Il y a à peu près deux très gros feux par an autour du parc, assimilables à de véritables champs de bataille. L’an dernier, c’étaient les Bois du Sud, où 900 hectares ont été ravagés, il y avait aussi le col des Deux-Tétons, puis le col de Mouirange ».

800 ans pour renaître de ses cendres.

« Nous, là où on était aujourd’hui, on s’occupait des souches, et on a traité des départs de feux qui étaient dans des lambeaux de forêt. Or, lorsqu’on s’écartait du cœur de ces lambeaux, quand on s’approchait des lisières, on s’est aperçus que le feu était déjà venu s’y frotter. Les arbres présentent des stigmates, des grosses cicatrices, ce qui montre le passage d’un feu antérieur. Il les a malmenés, ces arbres centenaires. Maintenant, il les accable une seconde fois, et probablement que ces vieux-là, ils vont partir définitivement », constate amèrement Joseph Manauté. En définitive, « La lisière de la forêt, elle disparaît, en fait. Voilà. D’ailleurs, là où il n’y a plus d’arbres, c’est déjà un champ de pierres ». D’après les écologues de l’IRD, il ne faudrait pas moins de 800 ans pour qu’une ancienne forêt dense humide ravagée par les flammes ne redevienne ce qu’elle était. De quoi se poser des questions, dont la réponse resterait tautologique : les générations futures hériteront de déserts de pierres. Le débat est clos. Or, sans la nature, la vie est une erreur, une besogne éreintante, un exil. « Détruire la nature, c’est criminel. Ce n’est même pas un crime dirigé contre nous, qui sommes adultes, mais contre nos enfants, et les générations qui viennent », résume Joseph. « Et surtout contre la Terre ! » rajoute Jean-Marc. Sur cette dernière parole, tous acquiescent.

« Ce qui est triste, c’est que, sur les faits, notre travail en tant que responsables du parc, est de préserver les paysages, préserver ce qui est vivant, le nature, pour permettre l’accès aux gens, afin qu’ils puissent se reposer, prendre un bon bol d’air frais. Mais quand on en arrive à lutter contre les feux, on se dit qu’au final, on a raté quelque chose à la base. Cela veut dire que la prévention n’a pas marché, autant que les moyens de coercition. Ça nous touche d’autant plus car éteindre un feu dévastateur, c’est l’opposé de notre travail. On ne devrait pas avoir à subir cela, personne ne devrait. »