« A La Réunion, on a sacrifié nos tortues… »

Stéphane Ciccione, directeur de Kelonia, l’observatoire des tortues marines de l’île de La Réunion, est venu en visite en Nouvelle-Calédonie à l’occasion de la Journée de la tortue organisée par la province Sud le 8 novembre dernier. L’expert donnera une conférence au public le vendredi 15 novembre, à l’auditorium de la province Sud.


En quoi la vision de la protection de la tortue est différente de La Réunion à la Nouvelle-Calédonie ?

Il y a des points communs et des différences. Le point commun, c’est que nous sommes sur une île, donc c’est un territoire qui est exigu, avec des ressources naturelles limitées, et c’est vrai que la façon dont nous allons gérer ces ressources naturelles va faire qu’elles vont être préservées ou qu’elles risquent de disparaître.

À La Réunion, on a rapidement sacrifié nos tortues, en 150 ans les tortues ont pratiquement disparu de l’Île, et après il a fallu faire des actions très très importantes pour essayer de les faire revenir. En Nouvelle-Calédonie, c’est un contexte très différent puisque les communautés locales ont géré la ressource, en ne pêchant les tortues qu’à certaines occasions, donc il y a eu une gestion très ancienne de la ressource qui a fait que les tortues sont toujours présentes. Donc ça, c’est très intéressant, et ce qui aussi intéressant c’est de voir comment, avec l’évolution de la société, avec l’augmentation démographique et les influences extérieures, de voir comment les Calédoniens vont continuer à gérer ces ressources naturelles et voir s’ils arrivent à toujours maintenir cette ressource si importante pour la culture calédonienne. C’est ça l’enjeu.

Outre l’aspect culturel, d’un point de vue environnemental, la tortue tient une place extrêmement importante au cœur de la biodiversité calédonienne, qu’en pensez-vous ?

Oui effectivement, les tortues tiennent une place importante dans l’environnement. C’est ce que l’on appelle des espèces « ingénieurs », le fait qu’elle soit là ou pas là modifie l’environnement. Les tortues vertes broutent, donc elles vont entretenir les herbiers et favoriser la diversité spécifique des herbiers, c’est ce que nous avons démontré à Mayotte. Lorsque les herbiers sont broutés par les tortues, ils résistent mieux aux variations de l’environnement, et donc aux changements climatiques, qui sont quand même l’un des enjeux importants à venir.

Ensuite, les tortues sont aussi des animaux qui vont produire énormément de juvéniles. Une tortue sur cent, voire sur mille, va survivre, les autres vont rentrer dans la chaîne alimentaire. Donc quand des tortues se reproduisent en quantité, on a, derrière, une chaîne alimentaire qui est très importante, et donc beaucoup de poissons, et beaucoup de poissons qui ont une valeur économique. Donc la présence des tortues favorise la pêche des espèces économiques.

L’enjeu majeur pour la protection de la tortue, ici, comme ailleurs, c’est quoi ?

L’enjeu c’est d’arriver à maintenir des modes de gestion durables. Le problème, c’est que l’on sait très bien que les tortues sont des espèces qui peuvent être très facilement menacées par une surexploitation. Donc il faut arriver à gérer cette ressource extrêmement importante sinon le risque c’est que les tortues, comme dans beaucoup de régions du monde, vont disparaître. Et comme elles constituent une part importante de la culture calédonienne, c’est la culture elle-même qui risque de disparaître… »